Une plongée dans l'enfer d'une jeunesse livrée à elle-même à Mayotte.

Le prix Clouzot qui récompense la meilleure adaptation en bande dessinée d'un roman noir dans le cadre du festival Regards noirs a été attribué à Gaël Henry pour Tropique de la violence adapté du roman éponyme de Nathacha Appanah
Un récit à la fois fascinant et terrible sur la destinée tragique de Moïse, adolescent entraîné dans la spirale infernale des gangs.

Une jeune immigrée comorienne de seize ans s’enfuit d’un hôpital de Mayotte en laissant son bébé aux yeux vairons, signe de malheur, aux bras d’une infirmière. Marie, qui a tenté en vain d’avoir un bébé, l’adopte et lui offre une vie protégée. À l’adolescence, la mort subite de sa mère, provoque une cassure. Il se retrouve sans repères, sans amour, partagé entre sa culture d’adoption et ses racines. Livré à lui-même il échoue dans le bidonville de « Gaza », quartier de débrouille, de violence et de délinquance.

Le trait tremblant de Gaël Henry, le découpage audacieux des cases, collent parfaitement à cette histoire à l'issue inéluctable. Les couleurs de Bastien Quignon judicieusement choisies appuient appuient la lourdeur de l’atmosphère, renforcent les sentiments d’étouffement et d’oppression. 

Cet album poignant, dur, offre un regard saisissant sur un département français, terre d'accueil d'un grand nombre d'immigrés, gravement touché par la pauvreté, les trafics en tous genres et la violence. 

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La rentabilité, jusqu’à quel prix ?

Broyé par un système de management inhumain, un ingénieur voit sa vie se transformer en cauchemar.
Partant d’une histoire vraie, Le travail m’a tué d’Hubert Prolongeau, Arnaud Delalande et Grégory Mardon est une bande dessinée touchante et juste sur le drame des suicides au travail.

Carlos, fils de modestes immigrés espagnols, est un ingénieur modèle de l’industrie automobile à qui tout réussit. Son père lui a transmis sa passion pour les voitures et rêve d’en construire un jour. Son rêve se concrétise lorsque, après de brillantes études à Centrale, il est embauché dans une entreprise bien connue du secteur automobile. Tout bascule quand la compagnie déménage, entraînant deux heures supplémentaires de trajet quotidien, et un travail en open space. Des cadres plus jeunes lui imposent des objectifs inatteignables et une pression permanente. Malgré son désir de réussir, sa vie se transforme en un enfer quotidien impactant également sa famille.

Le trait de Grégory Mardon, toujours juste, simple mais très expressif, montre qu'aucune échappatoire n'est visible et envisageable pour Carlos. Son dessin est d’une redoutable efficacité, traduisant avec pudeur et justesse le désarroi grandissant de Carlos qui, emprisonné dans cet engrenage, perd peu à peu pied et glisse, inexorablement, vers l’abîme…

Le travail m’a tué brosse un tableau peu reluisant du monde de l’entreprise… Poignant et glaçant.

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Une terrible et lumineuse plongée dans les vagues du deuil.

In waves est une promesse. Celle de l'auteur faite à son amoureuse, une passionnée de surf, peu avant son décès. AJ Dungo entremêle son histoire d’amour à l’histoire du surf, tout au long de pages sensuelles et envoûtantes.
Un premier roman graphique fascinant et bouleversant...

AJ est adolescent lorsqu’il rencontre Kristen qui surfe sur les eaux californiennes depuis son enfance. Une passion qu’elle lui transmet. Leur coup de foudre se transforme en passion. lls sont ensemble depuis seulement quelques semaines lorsqu’on diagnostique un cancer à Kristen. Avant sa mort, elle lui fait promettre de raconter en images leur passion.

AJ Dungo évoque la perte d’un être cher, la manière pour arriver à faire son deuil, tel un surfeur tantôt au-dessus de la vague, tantôt en dessous, écrasé par le poids de l’eau. Le récit est traversé d’une immense tristesse, mais ne bascule jamais dans le pathos, même dans les moments les plus tragiques. Les personnages sont magnifiques, Kristen surprend avec sa nonchalance héroïque. Les mots sont rares, d'une pudeur extrême, mais suffisent. L'émotion affleure au fil des pages et nous emporte dans sa vague.

Tout en camaïeu, les dessins sont beaux dans leur simplicité et les représentations des vagues et de la mer donnent de l’originalité au graphisme. L’auteur narre avec beaucoup de pudeur cette splendide histoire d’amour, de ses débuts bancals et attendrissants à sa fin précoce et brutale, en bleu. Il l’entrecoupe, de manière très fluide, de séquences en sépia sur l’histoire de cette discipline issue des îles hawaïennes. Les illustrations surprennent, subjuguent.

Un bel hommage rendu à son amour, d'une grande maîtrise graphique et narrative. Une ode à la vie et au surf. Magistral !

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Cape et handicap.

Dans Apprendre à tomber, Mikaël Ross raconte comment les repères de Noël s’effondrent lorsqu’il perd sa maman et qu’il est envoyé dans un centre spécialisé pour « les gens comme lui », les déficients mentaux.
Le temps d’une lecture, pleine d’humour et de fantaisie, on voit le monde à travers ses yeux. L’immersion est parfaite, tendre, joyeuse et l’identification totale.

Noël est ravi. Le jour de son anniversaire, Mamoune, sa maman, lui offre une place pour le concert de son groupe préféré, « Assez d’essai » qui doit passer dans leur ville, à Berlin. Mais Mamoune est victime d’un « ah- vécé ». Incapable de vivre seul, il est pris en charge et conduit à Neuerkerode, dans un foyer pour personnes handicapés. Petit à petit, dans ce village particulier, il trouve des amis et tombe amoureux de Pénélope sa princesse.

Mikaël Ross a passé deux ans dans ce village où vivent ensemble des personnes avec et sans handicap. Dans ce centre expérimental unique en Europe, les pensionnaires, encadrés par des éducateurs bienveillants, ne sont pas enfermés, apprennent à devenir autonomes et peuvent réaliser librement de nombreuses activités.
De cette expérience est née cette jolie histoire. Avec le souci d’authenticité, c’est au travers du regard de Noël et avec ses mots que l’on découvre le quotidien de ces résidents. On sent l’immense tendresse que porte l’auteur à Noël et à ses compagnons pittoresques, atypiques, et aussi attachants les uns que les autres.

Avec un trait vif et moderne et un dessin expressif aux crayons de couleur, il les dépeint avec humour et tendresse .

Point d’apitoiement ici. La lecture est émouvante mais pleine d’espoir, de joie, d’amour et jamais misérabiliste. C’est un message de bienveillance envers la différence, une invitation à leur porter un autre regard, sans pitié ni pathos.

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Une sacrée fripouille.

Alain Ayrolles le scénariste De cape et de crocs et Juanjo Guarnido, le dessinateur de Blacksad s’associent pour explorer le siècle d’or espagnol sur fond de quête de l’Eldorado dans un album aux accents picaresques.
Les Indes fourbes, une folle et truculente fresque historique menée de main de maître avec esprit et humour, et au dessin tout en aquarelle somptueux.

S’inspirant d’El Buscon, un roman picaresque écrit par Francisco de Quevedo au XVIIe siècle, ce duo de choc imagine une suite à ce classique. Voici le récit de Pablos de Ségovie, un gueux, comme il se définit lui-même, un fainéant, un malandrin très beau parleur qui a adopté le précepte de son père « tu ne travailleras pas » et qui cherche à s’élever dans la société. D’une immoralité sans nom, filouteries et rapines ne lui posent aucun problème. Il décide d’aller chercher fortune aux Indes en embarquant à bord d’un grand voilier.

Ayroles qui n’a pas son pareil pour brouiller les pistes, réalise un scénario habilement construit aux multiples tiroirs et aux dialogues ciselés. Avec des enchaînements et des rebondissements qui nous ne laissent aucun répit, il nous balade et nous surprend tout au long de son long récit, à la fois aventure, voyage initiatique, satire sociale et pamphlet, sans jamais nous lâcher. Il nous fait revivre ce XVIe siècle ; époque et ambiances sont restituées de manière plus que crédible. Et le pied-de-nez à la morale est jubilatoire !

Le dessin de Guarnido, réaliste dans ses décors et détails, expressif et caricatural, mais juste ce qu’il faut, est parfaitement au diapason. Sous son crayon, le monde des conquistadors revit. Ses aquarelles sont sublimes, ses paysages grandioses, ses batailles vivantes.

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Into the wild.
Avec Femme sauvage, Tom Tirabosco revisite le récit survivaliste et de transmission en suivant une jeune femme qui fuit les dégâts du capitalisme sauvage pour vivre en harmonie avec une nature à la fois protectrice et hostile.
Il signe à nouveau un album graphiquement superbe, intelligent, à la fois sombre, lumineux et envoûtant.

Aux États-Unis, dans un futur proche ravagé par des dégradations sociales et des dérèglements climatiques, une partie de la population se rebelle contre l’État et les outrances du capitalisme. Le pays est en proie aux émeutes et à la guerre civile. Les plus riches se sont retirés dans des zones sécurisées, alors que les Rebels se sont réfugiés dans le Yukon, au nord-ouest du Canada, pour échapper à la répression et vivre dans des campements autonomes.
Dans cette atmosphère de fin du monde, une jeune femme qui a perdu son compagnon dans les affrontements avec la police, fuit la ville pour rejoindre ces derniers. Proche de la pensée d'Henry David Thoreau, ses premiers jours de solitude dans des paysages magnifiques sont grisants. Mais la nature dans la montagne et les forêts du Grand Nord se révèle aussi menaçante, jusqu’à sa rencontre avec une créature étrange, une rencontre qui donne son plein sens au titre et changera son existence.

Revenant sur un thème déjà abordé dans La fin du monde, Tirabosco dépeint un avenir inquiétant, et pourtant plausible, et critique les dérives de notre société actuelle. Entre La route de Mac Carthy et Into the wild, Femme sauvage, récit à la fois de survie, de retour à la nature, road-trip et voyage initiatique, nous prend aux tripes tout en nous amenant à réfléchir sur notre propre futur.

Avec son dessin unique au trait charbonneux, profond, réalisé avec des crayons gras et des craies, il excelle dans les décors et livre des images saisissantes d'une nature ambivalente. Ses planches baignant dans des ambiances simultanément sombres et apaisantes, font passer énormément d'émotions.

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Un duel au sommet entre un berger et un loup.

Le massif des Écrins est le théâtre grandiose d’une lutte sans merci entre un loup blanc et un berger solitaire.
Après le remarquable Alefroide altitude 3954, Le loup, un récit à couper le souffle, sans vainqueur ni vaincu, aux illustrations envoûtantes, où Jean-Marc Rochette célèbre une fois encore son amour de la montagne.

Veuf, Gaspard ne descend presque jamais de sa montagne où il est éleveur de brebis. Depuis la mort de son fils qui était soldat au Mali, il a perdu le goût à la vie en société. Une nuit il abat une louve qui vient de tuer plusieurs de ses brebis, mais épargne son petit. Au printemps suivant, le louveteau, devenu un grand et beau loup blanc, poussé par la faim et la soif de vengeance, s’attaque à son troupeau et à son chien. Dès lors, ils vont s’affronter jusqu'à leurs dernières limites.

Jean-Marc Rochette met la montagne au cœur de son récit, lui attribue le premier rôle. Il rend hommage à ces Alpes qu’il aime tant, à la nature, belle et puissante, sauvage et cruelle. Avec pour toile de fond le problème de la réintroduction des animaux sauvages et le conflit qui en découle, mais sans trancher, il mêle rudesse et tendresse.

Un récit glaçant, en tension permanente, riche en émotions et en réflexions, sublimé par son dessin au trait vif et tranchant et par les judicieuses couleurs froides et sombres d’Isabelle Merlet. Les planches sont sublimes.

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Mettre des mots sur ses maux.

Emily Carroll adapte en bande dessinée le roman éponyme de Laurie Halse Anderson sur la longue descente aux enfers d’une adolescente traumatisée et murée dans le silence après un viol.
Speak, un roman graphique fort et touchant, au ton toujours juste, qui raconte la douleur et le long cheminement de Melinda pour arriver à combattre ses démons, à parler, et à se reconstruire.

Mélinda, 15 ans, commence mal sa rentrée scolaire en seconde. Elle est traitée en paria par ses anciennes amies, harcelée par les autres élèves qui l'insultent, la bousculent, se moquent d’elle. Elle serre les lèvres, se renferme sur elle-même. Les enseignants et ses parents ne comprennent plus son attitude ni ses notes en chute libre. Seuls les cours de dessin semblent réveiller en elle ses émotions enfouies. Au fil des pages nous découvrons le drame et le traumatisme qu'a subit l’adolescente.

Il se dégage beaucoup de sensibilité et de pudeur dans ce récit. Le lecteur, plongé à l’intérieur de la jeune fille qui ne parvient pas à surmonter l’insurmontable, ni à exprimer ce qu'elle ressent, ce qu'elle a vécu, sa douleur.., devient son confident et est amené à comprendre petit à petit ce qui lui est arrivé. Emily Carroll dépeint avec émotion et rage, non seulement son combat au quotidien mais également l’exclusion, le harcèlement, et son parcours pour enfin libérer la parole. Le dessin en noir, blanc, gris est très sobre rend parfaitement les états d’âme de Melinda.

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Vies parallèles.

Un océan sépare Marley la québécoise et Coline la française, et pourtant, elles vont vivre une belle histoire.
Manon Desveaux et Lou Lubie mettent en scène les deux jeunes femmes dans La Fille dans l’écran, un récit écrit à quatre mains, bien maîtrisé, tout en sensibilité et en justesse.

Souffrant d’anxiété sociale, Coline s’est réfugiée chez ses grands-parents dans le Périgord et tente de décrocher son premier contrat en tant qu’illustratrice. En faisant des recherches sur Internet pour son livre, elle tombe sur de magnifiques photographies dont elle aimerait s’inspirer pour son travail. Elle contacte la photographe Marley qui habite à Montréal et a abandonné sa passion pour la photo pour bosser dans un café. C'est ainsi que commence leur histoire. Rapidement, chacune découvre la vie de l’autre, les échanges se font plus fréquents, les liens plus profonds. Une belle rencontre entre deux artistes, mais aussi entre deux femmes.

Les deux personnages principaux sont aussi touchantes l’une que l’autre et rien ne semble les rapprocher : Coline est réservée, aime sa vie tranquille et la campagne, Marley est extravertie, aime sa vie de citadine et les sorties. Elles développent, à coups de mails et de textos, un fort lien qui les forcera à remettre en question leur vie respective.

Les deux dessinatrices s’occupent chacune d'un personnage dans un style graphique qui se marie à merveille. Manon Desveaux dessine Coline sur les planches de gauche, en noir, blanc et gris, Lou Lubie dessine Marley sur les planches de droite, avec des teintes chaleureuses.

Une histoire tendre, à la conception originale et franchement réussie et captivante.

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Au cœur de l’avortement.

Si l’avortement est légal depuis la loi Veil, l’avortement reste un choc émotionnel et un sujet tabou toujours controversé.
Aude Mermilliod, l'auteur du prometteur Les reflets changeants, raconte avec sensibilité son avortement dans Il fallait que je vous le dise, posant et se posant de nombreuses questions. Son témoignage est complété par celui du médecin et écrivain Martin Winckler, qui lutte contre les violences obstétriques.

Il y a maintenant huit ans, Aude Mermilliod a fait le choix d’une interruption de grossesse. Maintenant qu’elle a pris du recul face à ce moment douloureux, autant physiquement que psychiquement, elle se dévoile sans fard et nous fait partager ses doutes, ses angoisses, ses douleurs, le regard des autres et la longue reconstruction. Avec des illustrations aux couleurs douces, elle tente de poser des mots sur toutes les émotions qui l’avaient assaillie.

Elle donne aussi la parole au médecin Martin Winkler qui a pratiqué des IVG pendant des années. Il raconte son parcours, l’évolution de ses pratiques et sa manière d’accompagner les femmes, faisant tout pour rendre l’avortement le moins douloureux possible. Ensemble, ils échangent sur le sujet.

Deux témoignages qui se répondent et se complètent, nécessaires et touchants.

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Partir vers l’inconnu.

Recueillie par un ours alors qu'elle n'était qu'un bébé, Elma a été élevée comme un ourson. Mais cette vie douce et sauvage doit prendre fin…
Réalisé par Ingrid Chabbert et Léa Mazé, Elma, une vie d’ours est un récit d’aventure touchant en deux volumes et une véritable ode à la douceur, emplie de poésie et de tendresse, tout en étant un régal pour les yeux.

L’intrépide et insouciante Elma vit depuis sept ans dans une forêt transformée en terrain de jeux auprès de son papa Ours qui l’aime plus que tout. Elle grimpe aux arbres, n’a peur de rien et grogne presque aussi fort que lui ! Mais son vieil ami loup vient rappeler à papa Ours qu’il est temps d’entamer le voyage qu’il savait devoir faire un jour, et de quitter ce petit coin de paradis. Tout en dissimulant les véritables raisons de ce départ, papa Ours, triste et résigné, entraîne Elma dans un long, mystérieux et périlleux voyage qu’on devine sans retour…

Le lecteur ne peut faire autrement que de s’attacher à ce duo uni par l’amour et la tendresse : une enfant espiègle et pleine de vie, résolue et terriblement attachée à cet ours bourru qui se conduit en père parfait, aimant, pédagogue et prêt à tout pour que rien ne la blesse. Ingrid Chabbert (En attendant Bojangles), (Écumes), réalise un récit prenant, parfaitement dosé avec un savant mélange d’humour et d’émotions, de jolies surprises et de danger, qui attisent la curiosité et incitent à poursuivre la lecture.

Le joli dessin de Léa Mazé, (Les croques), (Nora), tout en nuances chaleureuses d’ocre et de bleu, met en valeur les sentiments de tendresse et d’amour qui se dégagent des personnages. Chacune de ses planches est une ode à la douceur et une invitation au voyage.

Cet album est une très jolie surprise : une quête initiatique pleine de joie de vivre, d’amour et de délicatesse qui prend le lecteur au cœur et où l’écriture et le dessin se marient à la perfection.

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