Question de genre.

Dans l’Italie de la Renaissance, Bianca se travestit en homme pour apprendre à connaître son futur mari choisi par sa famille.
Dénonçant obscurantisme religieux, homophobie et misogynie, Peau d’homme, conte posthume d’Hubert magnifiquement mis en images par Zanzim, est une ode à l’amour, au féminisme, à la liberté et à la tolérance.

Bianca, fille d’une riche famille italienne, s’apprête à épouser un bon parti lors d’un mariage arrangé. Déçue et pas rassurée à l'idée de devoir épouser un homme dont elle ignore tout, elle se confie à sa marraine qui lui offre un objet magique : une peau permettant de prendre l’apparence d’un homme. Elle devient alors Lorenzo. Délivrée du carcan inhérent à sa condition de femme, elle découvre la liberté et se metn à fréquenter son fiancé. Naît alors une passion dévorante entre les deux jeunes personnes…

Hubert (Miss Pas Touche, Monsieur désire?) a choisi la voie du conte et le ton de la comédie pour questionner avec brio et finesse la relation de couple, le mariage, l’amour, les carcans de la société, le genre, la place des femmes et des homosexuels.

Finesse à laquelle répond le trait faussement naïf de Zanzim, dont on avait particulièrement aimé L’île aux femmes. Son dessin stylisé qui rappelle les enluminures et offre une immersion rapide et complète, fait merveille pour mettre en images cet album intelligent, drôle et pertinent.

Un récit à la résonance éminemment moderne qui fait écho à notre monde contemporain.

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Le plus beau voyage, c'est celui qu'on ne fera jamais.


Abel est un vieil agriculteur coincé dans sa vie et dans son petit village, alors qu’il ne rêve que de partir loin…
Avec Le voyage d’Abel, Isabelle Sivan et Bruno Duhamel au dessin, abordent avec tendresse et poésie, la vieillesse et la solitude à travers les rêves de voyages de ce papy ronchon.

Depuis la mort de ses parents, Abel s’occupe de la ferme familiale qu’il voit s’écrouler doucement, avec pour seule compagnie un chien de berger dont il se passerait bien. Abel n’a jamais voulu de ce boulot. Ses frères ont fui. Alors il est resté. Par devoir, par fatalisme, mais pas par choix. Réclusion à vie. Il n’a jamais connu l’amour. Il n’a jamais quitté son village. S’il a voyagé, c’est seulement à travers les guides touristiques qu’il acquiert depuis des décennies. Mais cette année, c’est décidé, il vend la ferme et part en Ethiopie pour fuir cette routine qui l’étouffe, les railleries des villageois, cet hiver et ce travail qu’il hait.

Sivan et Duhamel tracent par petites touches sa vie, le réveil à 5 heures, la répétition des tâches, la dureté du travail… nous dévoilant peu à peu son caractère, ses rêves qui lui permettent de s’évader de son quotidien, de sa routine, de son enfermement. Nous marchons ainsi dans les pas lents et répétés d’Abel, qui, de saison en saison, au cours d’une année, prépare son départ. 

Loin de s’apitoyer sur son sort, les auteurs livrent un récit aux dialogues incisifs et drôles, et dressent un portrait très touchant et attendrissant du vieil homme. Ils laissent beaucoup de place aux silences, à des temps d’arrêts et à de superbes moments contemplatifs dans des paysages faits de bleu, gris, noir et blanc, qui laissent passer beaucoup d’émotions. 

Une chronique de vie douce-amère, une pépite !

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Le bonheur est dans le jardin.


En découvrant les joies du jardinage, une quinquagénaire à la vie terne et morose, trouve un nouveau sens à sa vie.
Le Jardin de Rose d'Hervé Duphot, une délicieuse parenthèse de lecture, un bel hymne à la nature et au bonheur simple.

 

Au fil des années, Françoise s’est complètement oubliée pour consacrer sa vie à son mari et à son fils. Maintenant que son fils est parti construire sa propre vie, et jugée trop âgée pour réintégrer le marché de l’emploi, elle s’ennuie ferme dans son minable petit appartement de banlieue aux côtés d’un mari ronchon et dénigrant. Elle se sent terriblement seule et enfermée dans une routine qui l’étouffe. Son seul plaisir est de rendre visite à sa voisine Rose qui lui propose de s’occuper de son carré de potager collectif qu’elle ne peut entretenir à cause de sa jambe dans le plâtre. 

D’abord réticente, Françoise se prend au jeu et finit par y prendre goût, reprendre confiance en elle, penser à elle, sympathiser avec les autres jardiniers et se réinventer une vie. 

Avec un trait naïf, Hervé Duphot imagine une galerie de personnages sympathiques, attachants et justes. Á l’image de l’histoire, les aquarelles sont douces, avec une attention particulière à la lumière. Le contraste entre la grisaille des tours et les petits enclos verdoyants et vivants est particulièrement bien rendu.

On s’y sent bien dans le jardin de Rose !

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La fin d'une époque.

Avec l'arrivée du chemin de fer, l'avenir de Russel, convoyeur de bétail, est bien compromis. Il décide de devenir fermier dans le Montana, mais le destin va en décider autrement...
Jusqu'au dernier, un western sombre qui sort des sentiers du genre, mené avec une belle maîtrise par Jérôme Félix sur les somptueuses planches de Paul Gastine.

Avec la révolution ferroviaire, l'Ouest est en plein changement. Dorénavant, le bétail est acheminé par train et les cow-boys licenciés en masse. Le cœur plein d'amertume, le vieux Russel décide de raccrocher, de convoyer un dernier troupeau, puis de s'installer comme fermier dans le Montana avec le jeune Benett qu’il a recueilli à la mort de ses parents. Or, tout va déraper lors d'un arrêt dans une petite ville qui se prépare à devenir une gare, quand Bennett, son presque fils, est retrouvé mort, le crâne fracassé...

Le récit débute comme nombre de westerns, mais, petit à petit, prend un chemin moins habituel. Jérôme Félix et Paul Gastine brossent avec talent ce monde finissant dans une Amérique à l'évolution galopante et la souffrance de ces durs à cuire, perdus dans un monde où ils n’auront bientôt plus leur place. L'histoire est très noire, l’escalade inéluctable, mais le final apporte une lueur d'espoir et de rédemption.

Gastine parvient à donner vie à ses personnages aux visages criants de vérité. Ses paysages et ses couleurs sont somptueux, ses décors fourmillent de détails. Cet album à la couverture accrocheuse et magnifique nous transporte sur un autre continent, en un autre temps.

Un western très cinématographique qui sent la poudre et la rancœur.

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No direction, no future, no hope.

Avec No direction, prix Fauve Polar 2020, Emmanuel Moynot nous offre un polar très noir, mettant en scène la cavale meurtrière de deux écorchés vifs, dans une Amérique crasseuse en pleine crise sociale et morale.

 

À la manière de Bonnie et Clyde, deux jeunes tueurs en série, Jeb et sa petite amie Bess, réunis par hasard, s’enfuient ensemble. Sur leurs traces, une femme flic aussi blasée que froide. S’ensuit une cavale sanglante, jonchée de cadavres, qui nous happe malgré nous.

 No direction est du pur roman noir, une histoire sans espoir, dense, tendue, bien rythmée et prenante. Avec des chapitres courts suivant tour à tour les différents personnages, sa construction à l’américaine colle parfaitement au récit. Chacun possède une teinte dominante qui privilégie les ambiances lourdes et glauques.

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Tragédie écologique.


Condamnée en 2011 à une amende de 9 milliards de dollars pour avoir pillé l'Amazonie équatorienne, la compagnie pétrolière américaine refuse toujours de payer.
Sophie Tardy-Joubert et Damien Roudeau racontent dans Texaco le combat de l’avocat Pablo Fajardo et d'un peuple qui réclame justice pour avoir vu sa terre et son peuple mourir.

Cette Bd-reportage nous fait découvrir les dégâts que la société Texaco (aujourd'hui Chevron) a fait en exploitant les sous-sols de Lago Agrio en Equateur, jusqu’en 1993. La multinationale a gagné énormément d’argent au détriment de la population locale. En partant elle a laissé les puits, les pipelines et un écosystème dévasté. Les nappes de pétrole sont encore visibles. L'empoisonnement des cours d'eau a entraîné la disparition des poissons et soumis le peuple à la misère, aux maladies, à la mort. Le récit est raconté par Pablo Fajardo dont la lutte fut accompagnée de pressions, d’intimidations, de procès qui s’éternisent, de magouilles politiques…Et grâce à d’ingénieuses magouilles, la multinationale n’a toujours pas payé son amende…

Le dessin au style reportage s’accompagne de couleurs chaleureuses mettant en lumière des paysages tantôt splendides, tantôt saccagés.

Un album prenant et poignant.

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Feelgood musical.

Forté retrace le parcours improbable d'une jeune fille des favelas brésiliennes qui se découvre une passion pour le piano et travaille sans relâche pour devenir concertiste.
Cet album, premier roman graphique de Manon Heugel, est un joli récit de passion et de travail acharné.

Dans les favelas de Belèm, au nord du Brésil, Flavia vit seule avec sa maman depuis la mort de son père tué lors d’une rixe entre deux gangs. Un vieil homme chez qui sa mère fait du ménage, lui fait découvrir le piano et Chopin. Elle gagne une bourse d'étude pour la prestigieuse l’Ecole Normale de Musique de Paris. Entre petits boulots, difficultés pour se loger, s'intégrer, et niveau très élevé de l'école, Flavia, mue par une farouche volonté de s'en sortir, surmonte tous les obstacles.

Le personnage de Flavia, traversée par des moments de joie et de doute, est très attachant. Accompagnée d'une mise en page aérée, douce, en pastels beige, ocre et vert d'eau, cette histoire qui met en avant la force de la volonté, celle qui permet d'atteindre ses rêves, est fraiche, positive et légère.

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Aldobrando au cœur pur.

Dans un Moyen-Âge imaginaire, les auteurs italiens Gipi, au scénario, et Critone, au dessin, nous content les aventures insolites et trépidantes d'un anti-héros candide nommé Aldobrando.
À mi-chemin entre le conte médiéval et le récit picaresque, cette bande-dessinée ado-adulte joue avec les codes, les rehausse, et fait passer un agréable moment de lecture.

Condamné à une mort certaine, un chevalier confie son fils à un vieux mage pour qu'il l'élève et en fasse un homme. Des années plus tard, son maître, gravement blessé, l’envoie à la recherche d'une plante rare qui peut lui sauver la vie. Peu dégourdi, Aldobrando qui n’a jamais été plus loin que la forêt où il vit, va affronter un monde brutal et violent. De rencontres en emprisonnement, il découvre l'envers du décor et grandit.

Aldobrando joue sur plusieurs registres. Tout en étant une quête initiatique, l'album répond aux codes du roman de chevalerie, de la satire virant à la farce, et du conte, parfois philosophique, parfois romantique, se terminant avec une morale. On se laisse agréablement happer par cette aventure très vivante, au scénario diablement ficelé et à la galerie de personnages picaresques savoureuse.

Le dessin de Luigi Critone participe à l'immersion dans ce monde médiéval, son trait fin, élégant et expressif, apporte une certaine douceur aux personnages, tout en glissant quelquefois une dose de caricature. Les superbes couleurs façon aquarelles de Francesco Daniele et Claudia Palescandolo, marquent chaque scène d'une atmosphère forte et chaleureuse.

Un récit initiatique touchant, rempli d'humanité, qui fait du bien.

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Éloge de la lenteur.

L'été, les vacances, l'adolescence, l'ennui... Par une multitude de détails, Jon Mc Naught fait ressurgir les souvenirs et l'ambiance particulière, comme suspendue, des longues journées de vacances estivales.
L'été à Kindom Fields est un joli voyage immobile, poétique et nostalgique.

Pour les vacances d'été, une mère célibataire a loué un bungalow dans un camping sur la côte anglaise à Kingdom Files, un lieu qu’elle a connu par le passé. Elle souhaite partager ses souvenirs d'enfance avec ses deux enfants. Si la plus jeune apprécie les promenades avec sa mère à la recherche de petits trésors, crabes et coquillages, c'est plus compliqué avec son fils ado qui préfère jouer à des jeux vidéos, jusqu'à sa rencontre avec un adolescent...

Avec peu de texte, quelques dialogues et sans récitatif, un rythme lent et des pages contemplatives, Jon Mc Naught magnifie les petits riens des vacances, la lenteur, l'abondance de moments fugaces, l'ennui palpable de ces longues journées d'été qui font écho à nos souvenirs de vacances en famille.

Tous ces moments d’une grande simplicité traversés par une mélancolie et une langueur propres à l'été, sont contés avec une force incroyable à l'aide de petites vignettes carrées, façon gaufrier, intercalées avec des cases panoramiques ou des pleine-pages contemplatives, un trait noir épais et des couleurs très douces, oscillant entre les bleus et les roses doux.

Un petit bijou simple, surprenant et beau.

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Découvrez un autre titre de cet auteur anglais : Automne

Le père d'Astérix sous les projecteurs de Catel.

Délaissant la biographie dessinée de femmes célèbres, Catel recueille les confidences d'Anne, la fille de Goscinny, afin de réaliser un portrait très vivant de cet homme d'exception.
Le roman des Goscinny, un roman graphique drôle, tendre et généreux, comme l'était Goscinny.

 

Avec l'aide complice d'Anne, Catrel raconte le destin, tant personnel que professionnel de René Goscinny : la jeunesse du garçon juif polonais qui, depuis tout petit, aime rire, faire rire les autres et adore dessiner, l'exil à Buenos Aires, les premières années de galère comme jeune dessinateur entre la France et les États-Unis et la naissance d'un artiste avant la consécration.
Le résultat est très vivant car Catel donne la parole alternativement à Anne et René. C'est aussi la naissance d'une véritable histoire d'amitié entre Anne et Catel.

Le dessin épuré, au trait tout en rondeur qui valorise le visage souriant et ouvert de Goscinny, dégage beaucoup de tendresse pour ses personnages. Le dessin est enrichi par des illustrations de Goscinny, souvent des inédits.

Un hommage sincère, plein de charme, à la fois instructif et très touchant.

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